Qu'il aura été long, qu'il aura été beau, le chemin qui mène à Millau ! Un vrai chemin de Damas. La route est longue, le chemin est difficile qui mène au but fixé. Le bonheur promis, nous "l’aveyrons" la beauté, la Vénus de Millau…

Le premier qui m'aura donné envie, au détour d'une conversation anodine, sur une table de massage à Cléder en juillet 2017, exténué, c'est Pierre Gautier, centbornard expérimenté de GDM:

"Maintenant, il faut que tu fasses Millau ! Là-bas c'est le top, c'est La Mecque du 100".

Je n'étais pas très chaud. Millau, c'est presque 2000m de dénivelé et les bosses, ce n'est pas mon fort. J'ai un bon cardio, mais je manque de muscles et de puissance. Dès que ça grimpe, j'ai les quadriceps qui brûlent, qui chauffent! Et le plaisir s'éloigne vite. J'ai souffert comme jamais à Cléder. Je sortais de l'Enfer et il me promettait le paradis, Pierre.

Et puis, il y aura eu une périostite au printemps 2018 qui m'aura empêché de participer aux championnats de France à Belvès. Après du repos, du vélo, des radios et une scintigraphie, la préparation pouvait commencer en juin. C'était décidé. Et quand je suis décidé en général, je mets les moyens: 400km en juin, 500 en juillet, 600 en août, et 650 au total en septembre. Il faut aimer courir. Cela tombe bien. C'est mon bonheur quotidien.

Je suis donc allé voir un médecin du sport à Caen pour ma périostite qui m'a prescrit des séances de kiné, mais surtout, du renforcement musculaire, oh combien salutaire!

 La route est longue et le chemin est difficile. Mais tout se joue en amont, tout coureur le sait bien. Il s'agit de se fixer des objectifs adaptés à ses capacités, et de se donner les moyens d'y parvenir. Comme à l'école de la vie, où nous sommes tous élèves.

Les objectifs donc:

UNO : FINIR !

DOS :  Finir et prendre du plaisir, ne plus revivre l'expérience de Cléder qui a trop rimé avec "calvaire".

TRES : Malgré le fort dénivelé, s'approcher des 9h et faire mieux que dans le Finistère.

Alors, juillet, août, nous voilà : je suis en vacances, j'ai du temps. Et le soleil se lève tôt. Dès l'aurore, l'insomniaque peut se livrer à sa passion, sur la digue du Mont, sur les plages à marée basse, sur les herbus des prés-salés, sur la voie verte, par les chemins désertés par les humains qui dorment encore, quand les températures restent douces: écureuils, lapins et lièvres, chevreuils ou rares renards, pinsons et autres passereaux, furent alors mes rares compagnons de l'aube.

Je rentrais à la maison. Les enfants se réveillaient à peine. La journée pouvait commencer…

Dans ma prépa, j'avais décidé de mettre clairement le travail de VMA courte de côté. Le 30/30 et les 10x400, le travail en anaérobie, je suis quasi convaincu que cela ne sert pratiquement à rien dès que l'on prépare un 100 km ou une distance supérieure.

Je privilégiais donc les sorties longues et les séances au seuil, pour bien habituer les muscles à recycler les acides lactiques sans dépasser les 90% de fréquence cardiaque maximum.

Tout allait pour le mieux:

- juillet. on allonge progressivement les sorties et les séances au seuil pour arriver à un semi par jour.

- août : marathon de Saint André des Eaux (le plus petit de France, 100 coureurs sur la ligne de départ), vacances dans les Alpes avec du dénivelé en août (Tour du lac du Mont Cenis !).

- semi Cancale-Saint Malo en 1h25 le 2 septembre

- la grosse sortie longue après une semaine de 200km : 45km en 3h45 le 9 septembre avec deux côtes du type : Tiergues+Viaduc.

- 2x5000 avec GDM Saint James sur le relais Normandie-Bretagne le 16 septembre pour refaire un peu de vitesse.

 Enfin le départ. Enfin le 27 septembre. Jeudi 15 h.  Aymerick est venu avec son vélo et ses bidons, Olivier conduit. Nous dormons à Saint Amant de Montrond à l'hôtel de l'Ecu entre Bourges et Clermont. Personne ne ronfle. J'ai préparé la glacière : riz complet au thon, lentilles complètes, pâtes complètes au jambon, tout cela sans aucun assaisonnement. Voilà le menu prévu pendant deux jours. Les amis sont ravis ! Il faut dire que c'est open bar sur la Saint Yorre et le Malto à gogo !

Le vendredi, enfin, en début d'après-midi, Millau. Et premier constat : il fait chaud. Très chaud ! Avec Olivier pour se dégourdir les jambes, le long du Tarn et découvrir notre environnement, on va courir cinq kilos.

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  Et il n'aime pas le cardio quand il fait trop chaud ! On ne s'inquiète pas trop. On boit de l'eau et on va chercher les dossards. On nous offre d'affreux maillots jaunes dignes de Pedro Delgado, couleur mayo.

On croise Mika et Dédé qui ne restent pas à la pasta party. On parle de la course, des favoris. Mika semble confiant et serein. Il peut jouer le podium notre ancien vainqueur de Millau !

Puis on rentre dormir chez Simone. Je dors avec Aymerick. Je m'endors le premier et je me lève le premier vers cinq heures. Tout va bien.

On retrouve Dédé et Mika avant le départ. Tout le monde semble décontracté, heureux de se retrouver là, loin de Saint-James, à l'autre bout de la France.

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 Je quitte Aymerick, mon vieux copain sur qui j'ai pu compter dans des moments difficiles du passé,  que je retrouverai 7 kilomètres plus loin au milieu de mille et un coureurs qui formeront une superbe haie d'honneur.

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  Foule du matin, euphorie urbaine, ville trépidante, 1400 partants. Fanfare, trombones et grosse caisse, longue marche dans la rue, défilé en attendant le coup de feu qui libérera les lions tenus en cage. La température monte déjà. Départ en masse, respiration, relâchement, signal du départ, premières foulées, comme au ralenti, pour bien savourer le moment de vie, le présent... premières sensations, premières sensations mauvaises, jambes lourdes... cela risque d'être compliqué (le trajet ? Les doses de malto, les glucides à gogo, trois jours de riz au thon, pâtes complètes et lentilles bio ?) En tout cas, on révise un peu les temps de passage, on met le frein à main, on reste entre 11 et 12km/h. Au septième, je retrouve Aymerick et on file ensemble dans la masse, en douceur, en petites foulées, en rasant le bitume... je lève encore souvent la tête, profitant du paysage somptueux, respirant fort, à pleins poumons.

Après le passage au semi, je suis un peu surpris : je croyais que le parcours marathon était "facile". Que nenni ! Plein de petites bosses, jamais plat, et une côte d'un kilomètre déjà. Je passe, tranquille, toujours sous les 12 km/h. Mais les sensations ne sont toujours pas bonnes, même si je sais que j'en ai sous le pied. Je gère. Il paraît que l'on appelle cela l'expérience. Je ne veux pas souffrir sur les 30 derniers kilomètres comme à Cléder, horrible souvenir toujours présent à la mémoire.

Je passe en 80ème position au quart de la course (km25). Je m'alimente mieux qu'à l'ordinaire: Tuc, compote, pâte de fruits, gel, une banane, eau sucrée, Saint Yorre, Aymerick est là, s'occupe de tout et gère comme un chef. Je n'aime pas m'arrêter aux ravitos, contrairement à d'autres, et, grâce à lui, j'en doublerai du monde tous les 5km.

Il y aura bien les pauses pipi, une douleur abdominale intense qui m'obligera à visiter un champ aux herbes hautes, malgré les Imodium pris sur les conseils de Réjane. En tout et pour tout, cinq minutes d'arrêt sur l'ensemble du parcours.

Comme sur les marathons, au bout de deux heures de course, je connais un coup de moins bien. Je change de filière énergétique et le corps doit s'adapter. Surtout, je ne comprends pas pourquoi malgré le tempo relativement lent adopté, les ischios, tour à tour, me chatouillent. J'ai même déjà des douleurs jusque-là inconnues, dans les fessiers.

Puis arrive le 35ème km, avant le premier retour à Millau. Et là je connais mon premier délire à l'endorphine. Il y en aura trois en tout sur la course. 35ème, 75ème, 95ème : plaisir, bonheur, extase.

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 Je chante, je jubile, je ris, j'exulte : Gainsbourg (« Viens petite fille... chuba! Pop! Wizz! »), Daho ("pourquoi demander la lune, quand on a les étoiles?" "car aujourd'hui est le premier jour du reste de notre vie", The Cure ( "Just like heaven", "Show me how you do that trick... i'll run away with you", Noir Désir, « Je n’ai pas peur de la route/ Faudra voir faut qu’on y goûte »/ Le vent nous portera), un vrai ado je redeviens alors ! Je récite du Baudelaire! Les coureurs que j'ai pu croiser ont dû se demander si je ne devenais pas fou (« Chuba ! pop ! Wizz ! »). Ils montaient la côte de Tiergues, je la descendais. Je saluais tout le monde, heureux d'être là, vivant, en pleine maîtrise de mon corps, en osmose avec lui, à l'écoute de mes sens (les odeurs!).

 Mais n'allons pas trop vite : après le passage au marathon en 63ème position (en 3h40 alors que j'avais prévu 3h30 sur le papier), sans avoir pourtant accéléré (où sont-ils passés les doublés?), on approche du viaduc. Avec Aymerick, on le voit. Au plus chaud de la journée, quand nos ombres sont courtes, toujours sans la moindre brise, sans un souffle d'air pour venir vous caresser l'épiderme quand l'atmosphère devient asphyxiante. Alors les muscles brûlent et les toxines s'accumulent.

On sait avec Aymerick qu'il y a deux points stratégiques à bien négocier : le 47ème avec la première grosse côte et le premier gros changement de rythme à gérer, et le 70ème et le retour après Saint Affrique, quand la fatigue se fait sentir alors qu'il reste encore deux grosses difficultés.

Oui, elle est là, au loin, la première pente raide et sèche sous le viaduc à la magnifique architecture aux pointes effilées comme des aiguilles, qui piquent le ciel bleu tout en le caressant. La lumière est franche. Toutes les lignes sont nettement découpées. La route est large, le bitume est frais et la pente est raide: trois kilomètres réguliers à plus de 6% de moyenne. C'est là que j'ai commencé à vraiment remonter au classement. A partir de là, je doublerai toujours, et personne ne me doublera plus. Le sentiment de filer droit devant, vers la ligne d'arrivée, inévitable, inexorablement. Je réduis la foulée, j'augmente la fréquence, sans trop piocher et sans jamais affoler le cardio : ça passe.

Puis c'est un long faux plat, bien usant, insidieux et traître sur 8 kilomètres, avant d'arriver à la fameuse côte de Tiergues: la plus longue, la plus redoutée. Végétation quasi désertique. Une pente longue et régulière, sans abri.

Il fait chaud mais, malgré les 25°, grâce à Aymerick (casquette mouillée, éponge géante, pastilles de sel, hydratation), je supporte mieux la chaleur qu'à l'ordinaire.
Arrivé au sommet de Tiergues, je demande même à Aymerick : elle est déjà finie ? Oui  les quadriceps commencent à être durs dans la pente, oui je souffre, mais j'ai appris à me détendre, à me décontracter. Je sais maîtriser ma souffrance et c'est un sentiment fort agréable.

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 Dans la descente, avant le retour, on va croiser les leaders de la course : qui va arriver en tête ?

C'est Hervé Seitz ! Oh surprise ! Bien qu'il soit double vainqueur de l'épreuve, je n'avais pas misé sur lui, mais sur Gazulla qui finira second. Chiotti, l’ex-champion du monde de VTT et champion de France de cyclo-cross passe en troisième position. Le podium ne changera plus. Hervé semble frais, souriant. Il a le port droit et fier du futur vainqueur, dans toute sa superbe et plein de panache !

Après la course, sur la table de massage, il dira : "Je n'étais pas bien, mais je savais que ceux qui descendaient donneraient des infos à mes poursuivants. C'est pour ça que je souriais en courant."

Plus loin, on croisera Mika qui, vaillant guerrier, malgré les crampes, finira, comme toujours, indestructible. Il sera dans les dix premiers.

Notre course se poursuit vers Saint Affrique (71ème km, 25ème) et le chemin du retour. Clairement, je sens que j'en ai encore un peu sous le pied, même si les réserves se réduisent. J'accélère doucement, autant que faire se peut, sans jamais souffrir outre mesure, toujours sous la limite, jamais dans le rouge.

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 16 h rondes. Le portable d'Aymerick sonne et soudain j'ai le sourire aux lèvres. Comme prévu. Je retrouve des forces déjà. Au bout du fil, Laure, ma chère et tendre épouse, m'encourage et me passe les filles. Dido et Diwan sont rieuses et joyeuses. Que cela fait du bien.

17h rondes. Le portable d'Aymerick sonne. Comme prévu. Ma grande, ma Duane Diane au bout du fil. Elle me donne de la force. L'entendre, que cela fait du bien.

Je ne souffre presque pas.  Seul l’entre-cuisses est en feu et en sang : on badigeonne de « Nok », on refait le « crépis » et c’est reparti. Je suis dans le plaisir. Je gère bien les côtes, je double Jean-Claude Jubault, un type sympa rencontré à Cléder où il a fini devant moi. Dernière montée vers le viaduc à mesure que la température descend ; il va être 19h et j'ai soudain froid, j'ai mal à la tête et je quitte la casquette. Aymerick me motive comme jamais et je ne chante plus.

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 Parvenu au sommet (92ème km), je sais que c'est gagné. Au-dessus de la barre des 9h mais dans les 20 premiers sans doute…

Puis, c'est la longue descente vers Millau. Bizarrement, alors que j'ai surtout travaillé les montées lors de la préparation, c'est clairement dans les descentes que je suis plus rapide que les autres ? Pourquoi ? Suite à ma périostite, pour éviter les chocs et les traumatismes, j'ai modifié ma technique : petite foulée, fréquence élevée, buste en arrière... puis une dernière ligne de mire... il est à 1mn30 devant moi... un dernier objectif... je suis à 5mn au kilo... je rattrape un dernier concurrent à 2 km de l'arrivée et je finirai 16ème. Inespéré sur le plan sportif ! J'escomptais bien finir vers les 9 h de course, mais pas à cette place.

 Le parc de la Victoire en point de Mire, je refuse de prendre le chemin vers le cimetière de l'Egalité. Je pense à Chantal qui est en train de gagner son combat contre le cancer.

La jambe est légère, le sourire est aux lèvres, j’épouse la dernière pente, je souris à la terre entière, je vole, je franchis le seuil, je pénètre dans la salle, je lève les bras, je hurle, j'exulte, je passe la ligne d'arrivée enfin, je passe devant les gradins et...

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  et je continue, je n'ai pas envie de m'arrêter, je ressors de la salle, sans réfléchir, j'entends le speaker qui dit "mais où il est parti ?", « je n’ai jamais vu ça », et je refais un tour, je reviens, je rentre une seconde fois dans la salle.

Une chaise, Aymerick est là, une bouteille d'eau. On se sourit, on s’embrasse. Nom d'une pipe en bois que je suis bien !

Le speaker me pose des questions. Je bafouille quelques mots entre deux sourires pour remercier tous les bénévoles en jaune présents sur les 100 kilomètres (combien sont-ils ?) sans qui la course ne serait pas possible.

De l'eau et vite le massage. Les sourires, les échanges avec les autres centbornards. Je discute avec Hervé, victorieux pour la troisième fois. Humble et disponible, il semble frais comme un gardon avec sa tête de poupon. Je retrouve Jean-Claude toujours aussi sympa et convivial qui a pourtant les pieds très amochés.

La nuit va bientôt tomber, douce et encore tiède. Des nuages voilent les étoiles. Enfin j'ai envie de manger. Avec Aymerick, on refait la course. On est bien entre copains, heureux qu'il ait accepté de traverser la France pour m'accompagner dans cette aventure. Vide, plein, contenté, apaisé, avec le sentiment du devoir accompli, de s'être dépassé et surtout, d'avoir dépassé ses espérances. Quand on veut, on peut. Et cette course, je peux dire que je l'ai bien préparée et bien gérée. Que du plaisir !

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 On trouve un bar un peu plus bas sur le parcours, on encourage les finishers avec leurs lampes sur le front et on enquille les bières en attendant Olivier.

Deux heures plus tard, au bout de quatre Leffe, je rechausse les Boston et je repars chercher Olivier... je n'ai presque pas mal aux jambes... les bières semblent m'avoir bien requinqué, je suis encore dans l'euphorie, l'endorphine, l'adrénaline, la bonheurphine... Olivier est en approche nous a dit Dédé au téléphone: c'est dur mais il va y arriver !

Il est là en effet, je l'encourage et je retrouve cet indicible plaisir à courir avec un ami, au même pas, au même rythme... Mika nous rejoint à son tour devant le parc de la Victoire et tous, Olivier devant, nous rentrons dans la salle encore une fois:

Victoire de GDM ! Olivier avec son oeil bleu et sa pupille toujours vive et alerte, est heureux comme un enfant.

Il est bientôt 23 h. Des coureurs sont encore en chemin. Les derniers arriveront avec l'aube. Tout pourrait s'arrêter là avec le sentiment du devoir accompli. On traverse la ville avec nos sacs à dos, repus et contents. On refait la course. On rigole.

Et maintenant me direz-vous ? Je pense déjà à 2019, à l'ultramarin et ses 180 km autour du golfe du Morbihan en juin, aux 100 km d'Amiens en octobre pour battre mon meilleur temps.

Battre son temps ! Quelle ridicule et merveilleuse expression !

Surtout, même s'il faut couper et récupérer, je pense à ma voie verte qui m'attend, aux chemins le long de la Sélune qui serpente et se love pour se jeter dans la baie du Mont Saint-Michel. Se livrer à l'indicible plaisir d'aller courir par les matins frais sous la lune froide ou le soleil encore neuf. Promesses de l'aube. Bises légères et douces. Millau je te dis : à bientôt peut-être, et merci pour tout.