Cléder. Finistère. 9 juillet 2017. Championnats de France de 100km.

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circuit cléder

denicelé cléder

L'air est doux, l'atmosphère est fraîche, le vent breton absent, la température est idéale pour courir un cent kilomètres. 250 personnes derrière une ligne. 250 êtres vivants avec une lumière sur le front. Un troisième oeil pour éclairer la nuit qui va disparaitre sur l'interminable chemin, entre terre et mer, entre agapanthes, hortensias et embruns. Je suis bien, je me sens bien. Je suis là où je voulais être. J'en profite. Que du plaisir.

Pour en arriver là, il aura fallu des mois. Il aura fallu courir 2000km depuis janvier. Il aura fallu se lever à trois heures du matin en ce neuf juillet. Tous sont prêts. Nombreux sont ceux qui ont traversé la France pour se tenir là, debout, presque calmes sur la terre d'Armorique. Ils vont souffrir. Ils parlent peu. Ils vont tous souffrir. Ils le savent et ils aiment cela: courir jusqu'au bout de soi.

La nuit dans la yourte avec les membres du club, aura été courte. La veille au soir déjà, lors de la pasta party, la concentration était palpable, surtout chez les champions : David, peu loquace, dans sa bulle, déjà totalement concentré sur son objectif. Réjane, encore souriante devant sa bolognaise. Mickael Jeanne, si expérimenté, qui vient me glisser un conseil à l'oreille: cela va aller, mais surtout, n'oublie pas de boire, surtout sur les premiers kilomètres.

Boire de la Saint Yorre, avaler le Malto, manger des pâtes, des lentilles, du riz à foison, du rond, du complet, du long, depuis trois jours, je ne fais que cela.

Que faisons-nous là ? Il va être cinq heures du matin. Je regarde mes pieds, mes adidas bleues assorties au maillot du club, je respire profondément comme toujours avant le départ de chaque course pour faire descendre au maximum le rythme cardiaque avant le coup de feu. Je suis bien. J'en profite. Que du plaisir.

Le signal retentit. Je pars vers l'inconnu. Deux semaines ou presque que je n'ai quasiment pas pu courir à cause de mon ischio droit. Sur quelle allure partir ? Le muscle récalcitrant va-t-il tenir? La préparation avait été bonne auparavant. Cela suffira-t-il ?

Dans la lumière informe de l'aube pas encore née, la masse multicolore des coureurs se déplace enfin.

Au bout d'une heure, Dédé sur son vélo

DD VELODAVID LG SOURIT

me rejoint pour m'accompagner jusqu'à la mi-course. David H avait bien insisté pour que quelqu'un m'accompagne. Je n'en voyais pas forcément la nécessité. Mais maintenant je sais combien la présence de Dédé, puis de Philippe, était nécessaire, indispensable. Grand merci à eux.

 

Premier 10km en 52mn, premier marathon en 3h40, passage au 50km en 4h20 : tout va pour le mieux. Je sens bien parfois mon ischio qui me parle, qui me dit qu'il ne va pas bien, mais cela reste gérable. Surtout, il ne faut pas s'enflammer. Je ralentis dans les côtes et je me surveille en descente.DAVID LG JLUCSurtout Dédé me répète de me calmer, d'aller plus doucement, que tout commence au kilomètre 70. Grâce à ses conseils, je ne dépasse pas le 12 km/h. L'avenir lui donnera raison, même si Loïc et Pierre s'éloignent. Je l'entends discuter au téléphone avec Jean-Luc, le président du club. Il me donne des nouvelles de la tête de course: tout se passe bien pour tout le monde. David et Mickaël sont bien placés, Réjane est encore à la lutte. Chacun trace son chemin entre terre et mer dans les alentours de Cléder.

En faire trop, c'est mon défaut. Mika et David me l'ont rappelé lors de ma préparation, maintenant c'est Dédé. Mais je gère. Le cardio reste bas et cela me rassure. D'ailleurs, il restera toujours bas. Il ne dépassera jamais le 80% de fc max. La difficulté pour moi sur 100 kilomètres, ce n'est pas le coeur. Il faut croire qu'il est bon ce coeur d'ancien gros fumeur qui a arrêté il y a deux ans pour me mettre au sport. Non. Le problème ce sera les muscles des cuisses.

Alors quand arrive le kilomètre 70 et que je n'ai plus de jambes, je me dis que cela va être compliqué. Très compliqué. Je me dis que si mon ischio lâche, au moins j'aurai une bonne excuse. Je me dis qu'ils ont raison ceux qui ont l'expérience. Je me dis que je ne vais pas tenir. Je me dis qu'il me reste trois heures de course et que cela va être compliqué. En un mot : je doute.

Ce que j'aime dans la course à pied, c'est ce dialogue entre le cerveau et le corps. Il faut être à l'écoute. Il faut savoir entretenir le dialogue pour ne former plus qu'un avec soi-même, en passant par la souffrance. On apprend sur soi à travers nos expériences de vie, quand les passions et les émotions sont en lutte avec la raison et la volonté.

Mais il n'y a pas que l'eau et les gels qui donnent de l'énergie. Il y a aussi les encouragements, les applaudissements. Au 75ème surtout, quand les forces commencent à manquer, qu'elle m'a fait du bien la force bleue ! Tous les membres du club qui vous encouragent de la voix, vous soutiennent d'un geste bienveillant.DSC_0080

Heureusement qu'ils étaient là, au passage le plus bas, alors que je cherchais désespérément du regard, Laure, mon épouse, et mes trois filles présentes: où étaient-elles ?

En plus, problèmes gastriques : deux arrêts dans un champ à l'abri des regards... un gel tous les cinq kilomètres, une petite bouteille tous les cinq kilomètres... je m'arrose les cuisses... mais l'allure, petit à petit baisse... Philippe a pris le relais à vélo et l'objectif est revu à la baisse... neuf heures...

11km/heure, 10km/heure, 9km/heure, je tiens sur du 6mn 30 au kilo... je ne suis pas si mal car je double, je double... trois, quatre, cinq, ils marchent... je double Loïc qui n'a plus de forces... Philippe pédale, va me chercher de l'eau, des pastilles de sel... je ne veux plus rien manger... je veux m'allonger et fermer les yeux au soleil... car la température monte inexorablement... et puis l'ischio droit... je l'avais oublié... il se contracte, il se fait sentir... encore dix kilomètres... je sens qu'il va lâcher... je sais que si je m'arrête je ne pourrai plus repartir... où est ma famille, où est Laure, où sont mes filles, je demande à Philippe de me parler de son boulot, de la scolarité de ses enfants, de n'importe quoi... le collège, le lycée, c'est mon boulot, cela m'occupe l'esprit et évacue les idées négatives... il faut oublier que les muscles des cuisses sont de plus en plus raides.

Mais vient le moment où je sens, où je sais que l'ischio va lâcher. Il est contracté, il est dur, il fait mal. Un petit coup de couteau d'un coup. Alors je décide de marcher sur les cinq derniers kilomètres. Je vais perdre quinze minutes, les neuf heures s'éloignent, mais tant pis. Loïc me dépasse, me demande de le suivre pour finir ensemble. Mais je ne peux pas. Pour une fois, je suis raisonnable.

L'arrivée enfin : à la vue de mes filles, de la ligne, je parviens à reprendre la course. Je suis bien, apaisé, j'ai eu le temps de me reposer, je n'ai plus envie de m'allonger. L'euphorie est un puissant anesthésiant.

Je termine mon premier cent kilomètres avec mes jumelles, Dido et Diwan,DAVID LG JUMELLES

aussi ravies et fières que moi.

 Quinze minutes plus tard, toute souffrance semble déjà loin: avec Pierre et Loïc, on rigole tous les trois sur les tables de massage. Je mange peu après avec Réjane, tout sourire, la championne de France. Le club remporte le titre par équipe.

Fin de l'aventure, ou presque : je resterai une semaine sur place avec ma famille, en vacances.

9h24. 35ème aux championnats de France après 18 mois de CAP. On me félicite. Je devrais être content. Eternel insatisfait, j'ai le sentiment de ne pas avoir été jusqu'au bout de l'expérience. Les cinq derniers kilomètres de marche me laissent un goût d'inachevé. Alors, si au kilomètre 70 je me disais, "plus jamais ça", aujourd'hui je suis déjà reparti pour de nouvelles aventures, de nouvelles courses et objectifs avec le GDM. Longue vie à lui et à ses membres!

Voilà : c'était le compte-rendu d'un petit coureur membre d'un grand club.